22.02.2008

Attention à ne pas instrumentaliser les enfants au pretexte du devoir de mémoire

Au-delà des sangs qui se glacent dans les veines mais qui vont très certainement se réchauffer bien vite avec le printemps qui arrive, en quoi la (dernière) décision de confier la mémoire d’un enfant juif mort à un enfant français vivant est-elle gênante, et fait figure de goutte d’eau de trop.

Cette initiative est gênante parce qu’elle n’est qu’un nouveau volet d’une attitude tout à fait problématique à l’égard des enfants et de leur parents.

Cette fois c’est à un enfant mort (qu’il soit juif ou non) que nos enfants se devraient de s’identifier en adoptant son nom. Mais cette proposition n’est que la dernière de toute une série qui vise les enfants et les met en première ligne.

Rappelons nous tout de même cette autre idée, (pour l’instant encore en sommeil à ce qu’il semble), qui visait à donner des droits au beau parent, et donc à galvauder le principe de l’autorité parentale en le démultipliant. Diviser pour régner, en somme.

Je passerai presque sur cette idée qu’à partir du comportement de l’enfant qui serait à cataloguer et à surveiller dès le plus jeune âge, (3 ans), on devrait pouvoir évaluer son risque de sombrer dans la délinquance, avec bien sûr cette conception qu’à la base c’est son milieu familial qui le défavorise. Pourquoi ne pas laisser Mr B. ex prof de pédopsychiatrie, détracteur de la résidence alternée, mettre au point son test de salive pour repérer encore mieux le stress de l’enfant jeune et déterminer s’il est dans un milieu familial adéquat ou non?

Bien sûr, il n’y a pas de parents idéaux, il est vrai que certains parents ont des attitudes pathologiques, mais pourquoi ce désir continu de toujours court circuiter les parents ?

N’oublions pas que l’enfant n’est pas un adulte, il n’est qu’en phase de latence. C’est même au prix d’un refoulement que l’enfant peut se structurer, à la différence de l’adulte pour qui le refoulement constitue un mécanisme de défense psychique.

Tout ceci ne veut pas dire que nous, adultes, n’avons pas à  parler à nos enfants et à les écouter, pour tenter de leur transmettre quelque chose des avatars de la pulsion de vie.

Mais à qui cette mission de transmettre incombe-t-elle, et sur quoi doit-elle porter ? Doit on tenter de figer l’histoire des uns et la faire porter par les autres, telle quelle, sans aucune tentative de comprendre la face cachée de la nature humaine y compris les horreurs qu’elle recèle ?

Comment oser imaginer qu’on puisse maîtriser quoique se soit de ce qu’on tente de transmettre à un niveau social si on rompt avec l’axe même de la transmission, à savoir la relation parent-enfant-enseignant.

Bien sûr l’école de la république a un rôle à jouer dans la transmission des règles morales et civiques, mais voudrait-on qu’elle se substitue aux parents dans ce domaine?

Les parents et les enseignants ne sont pas en rivalité. La transmission des valeurs humaines ne peut se faire que dans une dialectique parent-enseignant.

En aucun cas, elle ne se décide par la volonté d’un seul, quel qu’il soit, fût-il aux manettes.

N’oublions pas que le principe essentiel de l’autorité parentale est toujours inscrit dans la Loi, qu’on le veuille ou non. Ainsi, les parents ont encore droit et devoir de regard sur ce qui s’enseigne à leurs enfants, et surtout de surveillance quant à leur santé psychique.

Par conséquent, nous parents, nous devons nous interroger : quelle est la finalité de cette décision qui vise les enfants dans le devoir de mémoire ?

Le schéma me semble le suivant :

Afin que l’innommable commis à l’égard d’enfants de notre pays il y a 60 ans par des adultes ne se reproduise plus, on va dire aux enfants actuels, dès le CM2, ce qui a existé pour de vrai, avec l’espoir qu’il se feront eux-mêmes, plu tard, une fois adultes, les défenseurs d’une humanité toute pure débarrassée de tout risque de génocide.

On ne peut se cacher que cette idée n’est pas sérieuse et s’interroger sur le fantasme ou la stratégie qui la sou tend.

Car de tout temps les hommes ont commis des génocides et notre actuel président n’est pas le premier à en avoir été ému. Et il faut bien dire que des génocides il y en a encore eu très récemment, et que celui à l’égard des enfants juifs n’a donc pas été le seul. Comme si de stigmatiser un génocide parmi tous ceux ayant existé permettait d’effacer de la mémoire tous les autres. Malheureusement, nous sommes obligés de dire notre impuissance à prévoir ces horreurs et à les empêcher.

Ainsi, pourquoi obliger des enfants de 9-10 ans à retenir le nom d’un autre enfant, mort? Y aurait-il quelque chance par ce procédé qui vise uniquement les enfants d’empêcher ce type de comportement génocidaire des adultes ? Pourquoi un enfant ? Qu’elle est cette valeur particulière qu’on veut donner à la mort d’un enfant dans le fonctionnement génocidaire.

Jusqu’à preuve du contraire la shoah a été un acte orchestré par des adultes, pas par des enfants.

Loin de nier les pulsions de mort aussi à l’oeuvre chez les enfants, ce type de destruction systématisé est le fait d’adultes. Alors pourquoi vouloir impliquer les enfants en éveillant chez eux des sentiments morbides bien inutiles.

Serait-ce une tentative de jouer sur les ressorts du sentiment de culpabilité ? Mais alors, si tel est le cas, il y a un problème: les enfants n’ont pas à se sentir coupables pour un acte qu’ils n’ont pas commis puisqu’il est le fait d’adultes. Les enfants, au contraire des adultes, s’ils peuvent avoir le sentiment du bien et du mal et donc de la faute doivent pouvoir se les représenter à leur échelle. En avoir une conscience tout à fait concrète à partir d’actes qu’ils pourraient se représenter commettre.

En principe, un enfant a le sentiment de justice et de loyauté, il sait que s’il commet une faute, il sera puni. Donc, il peut accéder à la responsabilité de ses actes, mais de manière tout à fait concrète par rapport à des fautes qu’il a lui-même commises ou vu commettre par d’autres enfants, et qu’il peut comprendre. Il structure sa conscience morale par rapport à ses propres fautes d’enfant, pas à travers les fautes de ses ancêtres.

Au pire, l’enfant peut s’identifier à l’agresseur et devenir à son tour violent s’il a subi de la violence ou projeter la violence interne chez l’autre, mais en aucun cas il ne pourra se représenter à des fins structurantes ce que les adultes eux-mêmes n’arrivent pas à endosser, dès lors qu’en plus l’agresseur est positionné comme anonyme, désincarné, noyé dans le social.

Qu’est-ce que cela peut vouloir dire que de faire prendre conscience à l’enfant que les adultes aussi commettent des fautes, bien plus graves, irréparables même? Qu’en outre ces péchés ultimes le visent lui, l’enfant, et en font une victime particulière ?

Et si l’enfant pose des questions sur les raisons de ces actes innommables et les recettes pour les éviter à l’avenir, que pourra lui répondre l’adulte qu’il aura en face de lui? Surtout si ce dernier est un fonctionnaire qui a mission de transmettre un savoir. A quoi cela sert-il d’apprendre par cœur l’horreur? Consciemment, tout le monde connaît l’interdit fondateur de la société du « tu ne tueras point ton semblable ».

Et pourtant la mondialisation de la violence existe!

Les adultes n’ont absolument pas besoin des enfants pour l’exercer. On peut même dire qu’elle est partout. La question est donc bien de savoir quel modèle les adultes offrent aux enfants. Nul besoin d’aller chercher une  « faute originelle », il suffit de regarder la folie ordinaire, au départ surtout localisée outre atlantique qui voit toujours plus régulièrement les adolescents éliminer par balles la moitié de leur lycée, et qui arrive maintenant dans notre belle europe. Pourquoi choisir le modèle d’une faute désincarnée, et sans aucun rapport avec une folie supposée ?

On a donc nettement l’impression que face à cet innommable de la barbarie humaine, qui vise l’autre et non pas spécifiquement les juifs ou les enfants, ce procédé qui implique les enfants revient à leur demander d’être des adultes avant l’heure, et même d’accepter le poids d’une faute sociale désincarnée, et donc impunie afin de décharger les adultes de leur propre culpabilité et de leur permettre de se refaire une conscience.

En tous les cas, telle qu’annoncée au départ, dans l’intention initiale, cette mesure procède à l’évidence d’une confusion des générations et d’un très mauvais positionnement de la question de la responsabilité qui incombe aux adultes et en particulier aux parents, pas aux enfants. Dans le meilleur des cas, les enfants ne peuvent prendre cette annonce qu’en terme de faute commise, dont ils auraient à répondre, pas comme une responsabilité sociale qui leur incombe. Le drame serait qu’ils se sentent responsable.

Ce qui en principe pourrait très bien arriver.

Il faut se demander ce que transmettront à leurs propres enfants, ces enfants à qui on aura demandé de s’identifier à un mort. Mais à un niveau social, cette mesure renforcera immanquablement l’idée stupide qu’il y a des peuples prédestinés à produire des victimes jusqu’à la fin des temps et d’autres seulement aptes à constituer des bourreaux.

La question n’est donc pas de transférer cette charge de l’innommable aux enfants, mais de prendre conscience, qu’en plus de la folie, la barbarie existe potentiellement en chaque être humain socialement constitué. La question étant de savoir comment l’un et l’autre s’articulent, pas de mettre en place à la va vite des mesures hypocrites et surmoiques.

Encore une fois, si l’enfant est en phase de construction quant à la conscience morale, l’adulte, lui, est censé en avoir une, de conscience. C’est donc à lui de transmettre à l’enfant.

L’objet de la transmission ne peut être délibérément le sentiment de la faute. L’enfant a déjà ce sentiment dès lors qu’il parle. Non, il doit plutôt porter sur la manière de rester humain dès lors qu’on fait partie d’un système social fou. (cf la liste de Shindler)

L’adulte digne de ce nom a donc à faire comprendre la noblesse de la résistance civique face à la barbarie systématisée. Il y a là une gageure et un paradoxe.

C’est sans doute pour cette raison que j’écris ces lignes.

Mais j'invite vivement les lecteurs à lire le point de vue de Serge Héfez http://familles.blogs.liberation.fr/hefez/ et aussi à considérer la pétition lancée par le Nouvelobs contre cette instrumentalisation de l'enfant http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/politique/20080...

Georges BLOND

 

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